La Mécanique de l’Inflation : Comprendre la Dépréciation Monétaire

La Création Monétaire : Le Cœur du Problème

Pour comprendre l’inflation, il faut d’abord comprendre comment la monnaie est créée. Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce ne sont pas les banques centrales qui créent l’essentiel de la monnaie en circulation.

C’est le système bancaire commercial qui crée la monnaie, principalement par le crédit.

Lorsqu’une banque vous accorde un prêt de 100 000 euros pour acheter une maison, elle ne prélève pas cet argent dans un coffre-fort. Elle crée littéralement cette somme ex nihilo, par une simple écriture comptable. C’est ce qu’on appelle la création monétaire par le crédit.

Ce mécanisme est brillamment expliqué par Richard Werner dans son ouvrage « Princes of the Yen » (2003), où il démontre comment les banques commerciales sont les véritables créatrices de monnaie dans nos économies modernes.

Les Banques Centrales : Des Amplificateurs Monétaires

Les banques centrales, elles, jouent un rôle différent mais tout aussi crucial. Elles fixent les taux directeurs et peuvent injecter des liquidités dans le système bancaire.

Depuis la crise de 2008, nous avons assisté à un phénomène sans précédent : le Quantitative Easing (assouplissement quantitatif). Les banques centrales, notamment la Fed américaine et la BCE européenne, ont littéralement créé des milliers de milliards de dollars et d’euros pour racheter des obligations d’État et soutenir l’économie.

Milton Friedman, prix Nobel d’économie, l’avait déjà théorisé dans « A Monetary History of the United States » (1963) : « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ». Autrement dit, si vous augmentez la quantité de monnaie en circulation plus vite que la production de biens et services, vous créez inévitablement de l’inflation.

L’Équation Quantitative de la Monnaie

Cette relation peut être formalisée par l’équation de Fisher :

M × V = P × Q

Où :

  • M = la masse monétaire
  • V = la vélocité de la monnaie (vitesse à laquelle elle circule)
  • P = le niveau général des prix
  • Q = la quantité de biens et services produits

Si M augmente (plus de monnaie créée) et que Q reste stable (même production), alors P doit nécessairement augmenter. C’est mathématique.

Le Piège de l’Illusion Monétaire

Ce qui rend l’inflation si pernicieuse, c’est qu’elle crée ce que l’économiste Irving Fisher appelait dans « The Money Illusion » (1928) une illusion monétaire.

Les gens voient leur salaire augmenter de 3% et se sentent plus riches. Mais si l’inflation est de 5%, ils ont en réalité perdu 2% de pouvoir d’achat. Ils ont plus d’euros ou de dollars, mais ces unités monétaires valent moins.

C’est exactement ce qui se passe avec votre panier de courses : ce n’est pas le panier qui vaut plus cher, c’est votre monnaie qui vaut moins.

Les Origines Historiques : L’Abandon de l’Étalon-Or

Pour comprendre pourquoi nous en sommes là, il faut remonter à 1971 et à ce qu’on appelle le « Nixon Shock ».

Le 15 août 1971, le président Nixon décide unilatéralement de mettre fin à la convertibilité du dollar en or. Jusqu’alors, les accords de Bretton Woods (1944) imposaient une certaine discipline : les monnaies étaient adossées au dollar, lui-même convertible en or à taux fixe (35 dollars l’once).

Cette contrainte limitait la création monétaire. Impossible d’imprimer indéfiniment des dollars si vous devez pouvoir les convertir en or.

Saifedean Ammous, dans son livre « The Bitcoin Standard » (2018), analyse magistralement cette rupture historique. Selon lui, l’abandon de l’étalon-or a ouvert la voie à une création monétaire illimitée et, par conséquent, à une dévaluation continue de nos monnaies.

Le Système de Réserves Fractionnaires

Mais il y a un autre mécanisme, plus ancien, qui amplifie la création monétaire : le système de réserves fractionnaires.

Voici comment il fonctionne : lorsque vous déposez 1000 euros à la banque, celle-ci n’est obligée d’en garder qu’une fraction en réserve (disons 10%, soit 100 euros). Elle peut prêter les 900 euros restants à quelqu’un d’autre.

Cette personne va dépenser ces 900 euros, qui finiront sur le compte d’une autre personne. Cette banque gardera 90 euros en réserve et prêtera 810 euros. Et ainsi de suite.

Au final, votre dépôt initial de 1000 euros a permis de créer potentiellement 10 000 euros de monnaie dans l’économie. C’est ce qu’on appelle le multiplicateur monétaire.

Murray Rothbard, économiste de l’école autrichienne, dénonce ce système dans « The Mystery of Banking » (1983). Pour lui, c’est une forme de fraude légalisée qui permet aux banques de créer de la monnaie à partir de rien et qui conduit inévitablement à l’inflation et aux cycles économiques.

L’Inflation : Un Impôt Invisible

Ce qui rend l’inflation particulièrement injuste, c’est qu’elle agit comme un impôt invisible sur tous les détenteurs de monnaie.

Ludwig von Mises, dans « The Theory of Money and Credit » (1912), explique que l’inflation profite systématiquement à ceux qui reçoivent la nouvelle monnaie en premier (les banques, les États, les grandes entreprises qui ont accès au crédit facilement) au détriment de ceux qui la reçoivent en dernier (les salariés, les épargnants, les retraités).

C’est ce qu’on appelle l’effet Cantillon, du nom de l’économiste Richard Cantillon qui l’a décrit au XVIIIe siècle : la nouvelle monnaie ne se diffuse pas uniformément dans l’économie. Elle crée des gagnants et des perdants.

Quand la BCE ou la Fed créent des milliards, cet argent va d’abord vers les marchés financiers et l’immobilier. Les prix de ces actifs augmentent en premier. Les salaires, eux, n’augmentent que bien plus tard, si tant est qu’ils augmentent.

Le Rôle de la Dette Publique

Il y a un autre facteur crucial à comprendre : la dette publique.

Les États modernes sont massivement endettés. La France, par exemple, a une dette publique qui dépasse les 3000 milliards d’euros (plus de 110% du PIB). Les États-Unis dépassent les 34 000 milliards de dollars (120% du PIB).

Or, l’inflation est l’amie des débiteurs. Si vous devez 100 000 euros aujourd’hui et qu’il y a 5% d’inflation pendant 10 ans, votre dette vaut en réalité 61 391 euros en monnaie constante. Elle a fondu de près de 40%.

Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, dans leur ouvrage monumental « This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly » (2009), montrent comment, historiquement, les États ont toujours utilisé l’inflation pour réduire le poids réel de leur dette.

C’est ce qu’on appelle la répression financière : maintenir artificiellement les taux d’intérêt bas et laisser l’inflation éroder la valeur réelle de la dette.

Le problème ? Ce sont les épargnants et les créanciers qui paient la facture.

La Vitesse de Circulation : Le Facteur Oublié

Revenons à notre équation : M × V = P × Q

Nous avons parlé de M (la masse monétaire) et de Q (la production). Mais qu’en est-il de V, la vélocité de la monnaie ?

La vélocité mesure à quelle vitesse l’argent circule dans l’économie. Si je gagne 100 euros et que je les dépense immédiatement, et que le commerçant les dépense à son tour rapidement, la vélocité est élevée.

Or, depuis 2008, malgré la création monétaire massive, l’inflation est restée relativement modérée pendant plus d’une décennie. Pourquoi ? Parce que la vélocité de la monnaie a chuté.

L’argent créé est resté bloqué dans le système financier, dans les bilans des banques, plutôt que de circuler dans l’économie réelle. Mais depuis 2021-2022, avec les plans de relance post-Covid et la reprise économique, cet argent s’est mis à circuler. Résultat : l’inflation a explosé, atteignant jusqu’à 10% dans certains pays européens.

Inflation par les Coûts vs Inflation Monétaire

Il existe un débat entre économistes sur les causes de l’inflation récente. Certains parlent d’inflation par les coûts : hausse du prix de l’énergie, ruptures des chaînes d’approvisionnement, guerre en Ukraine.

Ces facteurs existent, c’est indéniable. Mais ils n’expliquent qu’une partie du phénomène.

Comme l’explique Friedrich Hayek dans « The Denationalisation of Money » (1976), les chocs d’offre créent des hausses de prix temporaires et sectorielles. Pour qu’il y ait inflation généralisée et durable, il faut une expansion monétaire.

Si la masse monétaire était stable, la hausse du prix de l’énergie entraînerait une baisse d’autres prix ailleurs dans l’économie. C’est parce qu’il y a eu une création monétaire massive que tous les prix ont pu augmenter simultanément.

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